Les 18 épisodes précédents ont documenté l'état du marché, les acteurs, les mécanismes, les benchmarks. Ils ont répondu à la question : pourquoi la CI importe 93 % de ses médicaments, et qu'est-ce que les pays qui ont réussi à inverser cette tendance ont fait concrètement ?

Cet épisode change de registre. Il répond à la question suivante : si la CI doit choisir par où commencer, quelles molécules doit-elle prioriser, et selon quel calendrier ?

La méthode — quatre critères, pas un

Critère 1 — Poids épidémiologique documenté. La molécule doit répondre à une pathologie qui représente un volume de consultations, de prescriptions et d'achats publics réel et mesurable en CI.

Critère 2 — Absence de brevet actif à l'OAPI. La molécule doit être dans le domaine public pour les 17 pays membres de l'Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle — un producteur ivoirien peut la fabriquer sans risque de litige (épisode 7). Toutes les molécules retenues ont des brevets expirés depuis plusieurs décennies.

Critère 3 — Accessibilité technique au niveau CDMO 1. La forme pharmaceutique doit être producible à partir d'une ligne de comprimés, gélules ou liquides oraux — la technologie que PHARMIVOIRE NOUVELLE et LIC PHARMA ont déjà partiellement (épisode 3). Pas de biofabrication, pas d'injectables stériles complexes.

Critère 4 — Capacité locale existante ou réactivable. Priorité aux molécules pour lesquelles une AMM ivoirienne existe déjà dans la base AIRP, ou pour lesquelles un producteur local a l'historique de fabrication. On réactive et consolide — on ne repart pas de zéro. [ESTIMATION — Méthodologie propre à cette série, appliquée aux données épidémiologiques CI et à la base AIRP, extraction 30/03/2026 — épisodes 1, 3]

Les 5 molécules sélectionnées

1 — Les combinaisons à base d'artémisinine (ACTs). Artémether-Luméfantrine · Artésunate-Amodiaquine.
Le paludisme reste la première cause de morbidité et de mortalité en CI. Malgré des progrès réels — l'incidence est passée de 270 cas pour 1000 habitants en 2024 à 231 à fin 2025 ; la mortalité de 1 534 décès en 2022 à 1 027 en 2025 — la charge reste considérable, surtout chez les enfants de moins de cinq ans. [DATA — Ministère de la Santé de la CI, sante.gouv.ci, mai 2025 ; Rapport OMS Paludisme 2024]
Les ACTs sont le traitement de première ligne OMS depuis 2006, sur la Liste Modèle OMS 2023. Formes : comprimés / granulés pédiatriques. Technologie : niveau 1 CDMO. CIPHARM a l'historique de fabrication d'antipaludéens. La demande NPSP-CI sur ce segment est structurellement garantie.

2 — L'amoxicilline (et amoxicilline-acide clavulanique).
Les infections des voies respiratoires sont la quatrième cause de morbidité en CI — en baisse de 26 % sur 30 ans, mais encore massive en volume absolu. [DATA — ScienceDirect, Faciès de la transition épidémiologique en Côte d'Ivoire, 2022]
L'amoxicilline est l'antibiotique le plus prescrit au monde. L'OMS l'a classée dans le groupe "ACCESS" (antibiotiques de première ligne à privilégier) de sa classification AWaRe 2023. Brevet expiré depuis les années 1980. Formes : comprimés, gélules, suspension pédiatrique. Le volume en Afrique de l'Ouest est le plus élevé de tous les antibiotiques. [DATA — OMS, 23e Liste Modèle de Médicaments Essentiels, juillet 2023 ; classification AWaRe OMS]

3 — Le paracétamol.
L'antipyrétique et l'antalgique le plus consommé en Afrique. Prescrit pour toutes les fièvres palustres, infections respiratoires, douleurs courantes. En volume brut, probablement le médicament le plus acheté sur les marchés publics ivoiriens. CIPHARM le fabriquait à Yopougon — licence expirée le 1er janvier 2022 (épisode 3).
Et voilà le fait clé : en mars 2020, le paracétamol était l'une des 26 substances dont l'Inde a restreint l'exportation (épisode 5). Une molécule de base dans le domaine public depuis des décennies, dont l'approvisionnement peut être interrompu par une décision unilatérale d'un pays fournisseur. Produire du paracétamol localement n'est pas une ambition modeste — c'est une condition de résilience. [DATA — base AIRP CI, extraction 30/03/2026 ; Gouvernement indien, notification de restriction export APIs, mars 2020 — épisode 5]

4 — La metformine (diabète de type 2).
La morbidité du diabète a progressé de +32,8 % en CI sur la période 1990-2020. Environ 6,2 % de la population adulte souffre de diabète. Le Ministère de la Santé ivoirien couvre les consultations liées au diabète à 70 % jusqu'au 31 août 2025 — signal clair de la priorité donnée à cette pathologie. [DATA — ScienceDirect, 2022 ; Ministère de la Santé de la CI, sante.gouv.ci, mai 2025]
La metformine est le traitement de première ligne mondial du diabète de type 2. Brevet expiré depuis les années 1970. Comprimés à 500, 850 et 1000 mg. Coût de fabrication : parmi les plus faibles de la pharmacopée. Sur la Liste Modèle OMS depuis 1977. La croissance du diabète en Afrique subsaharienne est l'une des tendances épidémiologiques les plus documentées de la décennie. [DATA — OMS, 23e Liste Modèle, juillet 2023]

5 — L'amlodipine (hypertension artérielle).
C'est le chiffre le plus saisissant du profil épidémiologique ivoirien : environ 39,9 % de la population adulte est touchée par l'hypertension artérielle. Morbidité en hausse de +20,4 %. Même couverture à 70 % des consultations par le Ministère de la Santé jusqu'à fin août 2025. [DATA — ScienceDirect, 2022 ; Ministère de la Santé de la CI, mai 2025]
L'amlodipine (5 mg, 10 mg) est le bloqueur des canaux calciques le plus prescrit au monde — prise une fois par jour, excellente tolérance, recommandée comme traitement de première ligne dans les contextes à ressources limitées. Brevet expiré depuis les années 1990. Comprimés simples. Sur la Liste Modèle OMS 2023. [DATA — OMS, 23e Liste Modèle, juillet 2023]

Synthèse — ce que ces 5 molécules représentent ensemble

Molécule Pathologie ciblée Technicité Urgence
ACTsPaludisme — 1re cause mortalité CINiveau 1 CDMOCritique
AmoxicillineInfections bactériennes — 4e morbiditéNiveau 1 CDMOHaute
ParacétamolFièvre / douleur — volume #1Niveau 1 CDMORésilience
MetformineDiabète — +32,8 % de morbiditéNiveau 1 CDMOCroissance
AmlodipineHypertension — 39,9 % des adultes CINiveau 1 CDMOCroissance
Ces 5 molécules couvrent simultanément : la pathologie infectieuse la plus meurtrière (paludisme), la pathologie infectieuse la plus prescrite (infections bactériennes), le médicament le plus vendu en volume (paracétamol), et les deux maladies chroniques à croissance la plus rapide (diabète, hypertension). Toutes sont génériques, dans le domaine public, sur la Liste Modèle OMS 2023, et producibles avec une technologie de niveau 1.

La feuille de route en trois horizons

Horizon 2026 — poser les fondations en 24 mois. L'objectif n'est pas encore de produire ces molécules. C'est de rendre leur production crédible aux yeux des investisseurs, régulateurs et partenaires techniques.

Décision 1 — Mandater la NPSP-CI. Publier un arrêté ministériel qui applique une préférence nationale de 15 % sur ces 5 molécules dans tous les appels d'offres publics, pour tout producteur titulaire d'une licence AIRP valide et conforme GMP. C'est le signal de marché le plus puissant pour attirer un partenaire.

Décision 2 — Relancer CIPHARM et AFRICURE. Ces deux acteurs cumulent 83 AMM actives (44 + 39) avec des licences expirées. Un programme de remise en conformité accompagné par l'AIRP coûte incomparablement moins cher que créer deux nouveaux sites.

Décision 3 — Engager deux partenaires techniques. Un partenaire pour les ACTs, un pour les formes orales sèches (amoxicilline, paracétamol, metformine, amlodipine). Deux partenariats — pour ne pas créer une nouvelle dépendance à source unique.

Décision 4 — Soumettre l'AIRP au processus d'évaluation ML3. L'évaluation GBT prend 12 à 18 mois. Si elle démarre en 2026, ML3 est atteignable en 2027-2028.

Horizon 2030 — atteindre l'objectif gouvernemental de 30 %. 30 % de production locale sur un marché de 953 M€ = 286 M€ de médicaments produits en CI. Cinq conditions doivent être réunies simultanément : AIRP au ML3, préférence nationale opérationnelle, 15 à 20 licences de fabrication valides (vs 5 aujourd'hui), 2 à 3 partenariats CDMO opérationnels, et le laboratoire national de contrôle qualité en cours de préqualification OMS. C'est la même séquence que l'Éthiopie a suivie entre 2015 et 2025 pour passer à plus de 40 % de production locale. [DATA — épisodes 1, 2, 17 de cette série ; BENCHMARK — Éthiopie, épisode 17]

Horizon 2040 — se positionner dans la trajectoire continentale. L'initiative ACHIEVE Africa (sommet de l'UA, Addis-Abeba, février 2026) fixe l'objectif de 60 % de production locale de médicaments essentiels sur le continent d'ici 2040. Pour la CI qui met en œuvre ce calendrier : couverture locale de 50 à 60 % du marché domestique, exportations vers 5 à 10 pays CEDEAO via l'AMRH, première plateforme de biofabrication (biosimilaires de 1ère génération — épisode 13). [DATA — Union Africaine, ACHIEVE Africa, février 2026]

L'hypothèse fondamentale sur laquelle repose cette feuille de route : une décision politique soutenue dans le temps — pas un discours, mais une série de décisions administratives, réglementaires et budgétaires cohérentes sur 15 ans. L'Inde l'a tenue 35 ans (épisode 16). L'Éthiopie 10 ans (épisode 17). Le Maroc 60 ans (épisode 15). La souveraineté pharmaceutique n'est pas un projet. C'est une politique.

Sources : ScienceDirect, Faciès de la transition épidémiologique en Côte d'Ivoire, 2022 · Ministère de la Santé de la CI, sante.gouv.ci, mai 2025 · Rapport OMS sur le paludisme dans le monde, 2024 · PNLS CI / UNAIDS, Spectrum 2024 · Fonds Mondial, subventions CI 2024-2026, mars 2024 · OMS, 23e Liste Modèle de Médicaments Essentiels, juillet 2023 · OMS, classification AWaRe, 2023 · Union Africaine, initiative ACHIEVE Africa, sommet d'Addis-Abeba, février 2026 · Base AIRP Digital, extraction 30/03/2026 · Épisodes 1, 2, 3, 5, 7, 8, 13, 14, 15, 16, 17 de cette série

Épisode 20 ↓

Les 5 décisions politiques urgentes

Ce que l'État ivoirien doit décider maintenant, dans quel ordre, et avec quels instruments. Dans 3 jours.

MD
Mohamed Diaby
Professionnel de l'Industrie Pharmaceutique · Auteur de la série PharmaCI
Prépa BCPST à l'INPHB (Yamoussoukro) · Ingénieur Biotechnologique en France · Formation de premier rang en Management Pharmaceutique (Grenoble École de Management). Travaille au sein d'un grand laboratoire pharmaceutique européen. Pont entre les standards de l'industrie pharmaceutique européenne et le marché ivoirien et ouest-africain. Toutes les données sont sourcées ou signalées comme projections. La santé ne supporte pas l'approximation.