En 2023, le Keytruda — immunothérapie anti-cancéreuse de MSD — a généré 25 milliards de dollars de chiffre d'affaires. En une seule année. Pour un seul médicament. En France, une cure annuelle coûte environ 100 000 euros. Au Nigeria, le même produit est hors de portée pour la quasi-totalité des patients.

Ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont le résultat d'un système de formation des prix pharmaceutiques que peu de gens comprennent — et que les décideurs africains ont tout intérêt à maîtriser s'ils veulent un jour négocier à égalité avec les firmes qui approvisionnent leur marché.

Pourquoi les médicaments innovants coûtent si cher

Le prix d'un médicament innovant n'est pas calculé sur son coût de fabrication. Le coût de fabrication d'un comprimé de Keytruda est de quelques euros. Le prix est calculé pour rembourser l'investissement R&D — entre 1 et 2,6 milliards de dollars sur 12 à 15 ans, comme documenté dans l'épisode 6 — financer la R&D future, et rémunérer les actionnaires pendant la fenêtre d'exclusivité que le brevet garantit.

C'est ce qu'on appelle le prix de valeur (value-based pricing) — le médicament est valorisé d'autant plus haut qu'il apporte une valeur clinique élevée. Un traitement qui guérit un cancer incurable peut être valorisé des dizaines de milliers d'euros, même si sa fabrication coûte quelques centaines. [DATA — OCDE, Pharmaceutical Innovation and Access to Medicines, 2018]

Qui fixe le prix — trois modèles

Le modèle européen — la négociation prix-valeur. En France, le laboratoire soumet un dossier à la HAS (Haute Autorité de Santé) qui évalue l'ASMR (Amélioration du Service Médical Rendu) — est-ce que ce médicament soigne mieux que les alternatives, et de combien ? Cette évaluation alimente une négociation avec le CEPS (Comité Économique des Produits de Santé) qui fixe le prix de remboursement. Plus l'ASMR est élevée, plus le laboratoire obtient un prix avantageux. [DATA — HAS, Guide de l'évaluation médicale et médico-économique, 2016 ; CEPS, Rapport d'activité annuel 2023]

Le modèle américain — sans plafond. Aux États-Unis, il n'existe pas de contrôle gouvernemental direct des prix. Les laboratoires fixent librement. La négociation se fait avec les assureurs privés. Depuis 2022, l'Inflation Reduction Act permet partiellement à Medicare de négocier — une rupture historique. Résultat : les États-Unis paient en moyenne 2,56 fois plus cher les mêmes médicaments que les pays européens. Mais ce marché finance une part majeure des investissements en R&D mondiale. [DATA — KFF, Prescription Drug Prices in the United States Are 2.56 Times Those in Other Countries, 2021]

Le prix différencié pour les marchés à faibles revenus. Pour les pays africains, les laboratoires pratiquent le tiered pricing — vendre moins cher là où le pouvoir d'achat est faible. Ce système existe depuis les accords sur les antirétroviraux dans les années 2000 et a été institutionnalisé via GAVI et COVAX pour les vaccins. En pratique, cet accès reste fragile — il dépend de la bonne volonté commerciale des laboratoires et d'accords qui peuvent évoluer. [DATA — MSF, Untangling the Web of Antiretroviral Price Reductions ; GAVI, Vaccine pricing policies]

L'écart coût de fabrication / prix de marché

Le sofosbuvir (Sovaldi, Gilead) — traitement de l'hépatite C qui guérit plus de 95 % des patients en 12 semaines — était vendu 84 000 dollars pour une cure complète aux États-Unis lors de son lancement en 2013. Une étude de l'Université de Liverpool estimait que le coût de fabrication d'une cure complète de sofosbuvir était d'environ 100 dollars. [DATA — Hill A et al., Minimum costs for producing hepatitis C direct-acting antivirals, Clinical Infectious Diseases, 2014]

Ce n'est pas une fraude — c'est le modèle. Le prix intègre le remboursement de l'investissement R&D, la valeur clinique, et la rente d'exclusivité. Ce ratio révèle que la marge sur les médicaments innovants brevetés est structurellement très élevée.

25 Mds$CA du Keytruda (MSD) en 2023 — un seul médicament
×2,56surcoût moyen des médicaments aux États-Unis vs Europe (KFF, 2021)
×840ratio prix marché US / coût fabrication pour le sofosbuvir au lancement

Le patent cliff — le jour où tout change

Quand un médicament blockbuster perd sa protection brevet, plusieurs fabricants de génériques entrent simultanément. L'effondrement des prix est rapide et massif.

Atorvastatine (Lipitor, Pfizer) — pendant des années le médicament le plus vendu au monde. ~4 $ par comprimé sous brevet. Après expiration en 2011 : moins de 10 cents par comprimé en quelques mois. [DATA — FDA, Generic Drug Access & Savings Report, 2012]

Imatinib (Gleevec, Novartis) — traitement révolutionnaire de la leucémie myéloïde chronique. ~10 000 $ par mois sous brevet. Après expiration en 2016 : moins de 100 $ par mois pour les génériques. [DATA — AARP, Rx Price Watch, 2017]

Sofosbuvir/ledipasvir (Harvoni, Gilead) — 94 000 $ la cure aux États-Unis. Dans les pays où les brevets ne sont pas protégés (Inde notamment), des génériques disponibles pour moins de 1 000 $ la cure depuis 2015. [DATA — MSF, rapports sur l'accès aux traitements hépatite C]

La question pour la NPSP-CI n'est pas seulement de savoir si un médicament est disponible. C'est de savoir quand son brevet expire pour anticiper l'effondrement du prix et planifier en conséquence.

Les outils de négociation disponibles

L'achat groupé. Plusieurs pays négocient ensemble pour peser plus lourd. Le mécanisme des prix UNICEF pour les vaccins fonctionne ainsi — en agrégeant la demande mondiale, UNICEF obtient des prix qu'aucun pays seul ne pourrait négocier. En Afrique de l'Ouest, l'UEMOA a tenté des mécanismes similaires. [DATA — UNICEF Supply Division, Vaccine Pricing ; UEMOA, Règlement n°06/2010/CM/UEMOA]

La licence obligatoire. Documentée dans l'épisode 7 — un gouvernement peut, dans les conditions de l'Accord ADPIC et la Déclaration de Doha, autoriser la fabrication d'un générique d'un médicament encore breveté en cas d'urgence de santé publique.

La veille des brevets. Pour chaque médicament que la NPSP-CI achète à prix de princeps, la question doit être posée systématiquement : quand expire le brevet dans la juridiction OAPI ? Si la molécule n'est pas protégée dans la zone OAPI — ce qui est le cas pour de nombreux médicaments anciens — une source générique peut déjà être qualifiée et achetée moins cher, sans attendre d'expiration.

La pharmacoéconomie. Calculer combien vaut réellement un médicament en termes de bénéfice pour le système de santé — hospitalisations évitées, années de vie gagnées. C'est le fondement du système HAS/CEPS en France. Pour la CI, développer une capacité d'évaluation médico-économique, même sommaire, est un levier de négociation direct. [DATA — OCDE, Pharmaceutical pricing policies in a global market, 2008]

Ce que ça change pour la CI

La CI n'est aujourd'hui pas en position de négocier ses prix pharmaceutiques avec les grands laboratoires. Elle achète — via la NPSP-CI et les importateurs privés — aux prix du marché, avec peu ou pas de levier.

Trois changements structurels permettraient d'améliorer sa position : doter la NPSP-CI d'une fonction d'analyse pharmacoéconomique et de veille des brevets ; s'intégrer activement dans les mécanismes d'achat groupé CEDEAO/UEMOA ; et utiliser systématiquement la cartographie des brevets OAPI pour identifier les molécules déjà libres. [ESTIMATION — sur la base d'un marché CI ~700M€ (2026), un gain de négociation de 5 % sur les achats publics représenterait 10 à 15 millions d'euros par an. L'investissement dans une capacité d'analyse est de l'ordre de quelques centaines de milliers d'euros.]

Sources : DiMasi JA et al., Journal of Health Economics, 2016 · OCDE, Pharmaceutical Innovation and Access to Medicines, 2018 · OCDE, Pharmaceutical pricing policies in a global market, 2008 · HAS, Guide de l'évaluation médicale, 2016 · CEPS, Rapport d'activité 2023 · KFF, Prescription Drug Prices 2021 · U.S. HHS, Inflation Reduction Act, 2022 · Hill A et al., Clinical Infectious Diseases, 2014 · FDA, Generic Drug Access & Savings Report, 2012 · AARP, Rx Price Watch, 2017 · MSF, Untangling the Web of Antiretroviral Price Reductions · GAVI, Vaccine pricing policies · UNICEF Supply Division · UEMOA, Règlement n°06/2010/CM/UEMOA · Déclaration de Doha, OMC, 2001

Épisode 13 ↓

Les biosimilaires — ce que c'est, pourquoi c'est différent des génériques classiques, et le patent cliff 2025-2030

La prochaine frontière pharmaceutique — et pourquoi c'est l'opportunité de la décennie pour un producteur africain. Dans 3 jours.

MD
Mohamed Diaby
Professionnel de l'Industrie Pharmaceutique · Auteur de la série PharmaCI
Prépa BCPST à l'INPHB (Yamoussoukro) · Ingénieur Biotechnologique en France · Formation de premier rang en Management Pharmaceutique (Grenoble École de Management). Travaille au sein d'un grand laboratoire pharmaceutique européen. Pont entre les standards de l'industrie pharmaceutique européenne et le marché ivoirien et ouest-africain. Toutes les données sont sourcées ou signalées comme projections. La santé ne supporte pas l'approximation.