La demande africaine de médicaments conditionnés est évaluée à 18 milliards de dollars par an. 61 % de cette demande est importée. 36 % est produite localement, mais sans être échangée entre pays africains. Et seulement 3 % de cette demande est satisfaite par le commerce intra-africain. [DATA — AfCFTA Secretariat, In Africa's free trade area, investment in pharmaceuticals means impact and profit, 2023, données réaffirmées 2026]

Trois pour cent. Sur un continent de 1,3 milliard d'habitants, avec 55 pays, dont plusieurs ont des capacités de production réelles — Maroc, Afrique du Sud, Égypte, Inde via ses filiales africaines — les médicaments fabriqués en Afrique circulent à peine entre voisins.

C'est exactement ce que l'AfCFTA — la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (African Continental Free Trade Area), l'accord commercial qui vise à créer un marché unique pour les biens et services entre les 55 pays membres de l'Union Africaine, entré officiellement en vigueur commerciale le 1er janvier 2021 — et l'Agence Africaine du Médicament tentent de changer. C'est précisément la fenêtre que la Côte d'Ivoire doit ouvrir maintenant, ou laisser se refermer. [DATA — Union Africaine, Accord portant création de la ZLECAf, signé 2018, entrée en vigueur commerciale janvier 2021]

L'AfCFTA — où en est-on réellement en 2026

Cinq ans après son démarrage officiel, la mise en œuvre concrète de l'AfCFTA progresse — par étapes, par protocoles, par annexes négociées une à une.

Au 14-15 février 2026, le Comité des Chefs d'État et de Gouvernement de l'UA pour la mise en œuvre de l'AfCFTA a été inauguré en marge de la 39e session ordinaire de l'Assemblée de l'UA à Accra — une plateforme politique de haut niveau destinée à accélérer la transition des négociations vers la mise en œuvre complète. À cette date, 49 des 54 signataires avaient déposé leurs instruments de ratification. Le Bénin, la Libye, le Soudan du Sud et le Soudan n'avaient pas encore approuvé la ratification ; l'Érythrée restait le seul signataire en suspens. [DATA — Tralac, African Continental Free Trade Area Legal Texts and Policy Documents, statut février 2026]

En février 2026, les huit annexes du Protocole sur les Droits de Propriété Intellectuelle ont été adoptées par l'Assemblée de l'UA — incluant une annexe spécifique sur les brevets. [DATA — Tralac, février 2026]

Ce point rejoint directement l'épisode 7 : l'AfCFTA commence à structurer un cadre continental de propriété intellectuelle qui pourrait, à terme, s'articuler avec — ou potentiellement reconfigurer — le rôle de l'OAPI pour les pays francophones. Un dossier à suivre de près pour toute stratégie de cartographie des brevets en CI.

L'AMRH — le mécanisme concret de l'harmonisation réglementaire

Le programme d'Harmonisation de la Réglementation Pharmaceutique Africaine (AMRH) est l'instrument qui rend l'AfCFTA pharmaceutique opérationnel sur le terrain réglementaire. L'initiative a déjà permis d'atteindre des standards appropriés pour quatre des sept Autorités Nationales de Régulation des Médicaments (NMRA) d'Afrique de l'Est, et cinq NMRA d'Afrique de l'Ouest — avec une réduction du délai d'approbation de mise sur le marché, passant de plus d'un an à 7-8 mois dans les régions EAC et SADC. [DATA — World Economic Forum / AfCFTA Secretariat, 2023]

Ce que ça signifie concrètement : un dossier d'AMM ne doit plus être déposé séparément dans chaque pays. Une fois la reconnaissance mutuelle activée entre régulateurs harmonisés, un médicament approuvé dans un pays peut accéder plus rapidement à un autre. C'est exactement le mécanisme qui manque aujourd'hui aux producteurs ivoiriens pour exporter vers le Ghana, le Sénégal ou le Nigeria sans repasser par un dossier complet dans chaque juridiction.

L'Agence Africaine du Médicament — où en est-on, mise à jour

L'épisode 11 documentait 29 États membres ayant ratifié le traité de l'AMA, sur la base de données disponibles fin 2025. Les chiffres plus récents demandent une clarification importante : pour un traité de l'Union Africaine, signature et ratification sont deux étapes juridiques distinctes. La signature indique l'intention d'un pays d'adhérer. La ratification est l'acte juridique national — souvent un vote parlementaire — qui engage formellement le pays. Tous les signataires ne ratifient pas, et rarement au même rythme.

Au 30 mai 2025, le traité de l'AMA avait été signé ou ratifié par 39 pays au total — un chiffre qui agrège les deux statuts. [DATA — Frontiers in Medicine, Pharmaceutical regulatory harmonization in Africa: a scoping review, avril 2026, citant les données AMA mai 2025]

Au mois de décembre 2025, le traité de l'AMA avait été approuvé (ratifié) par 56,4 % des États membres de l'UA — soit environ 31 des 55 pays — avec un siège opérationnel ouvert et fonctionnel à Kigali. [DATA — Frontiers in Medicine, avril 2026, citant les données AMA décembre 2025]

Autrement dit : sur les 39 pays engagés d'une manière ou d'une autre fin mai 2025, environ 31 avaient franchi l'étape de la ratification formelle sept mois plus tard. Une progression réelle mais lente — qui illustre exactement le type de friction institutionnelle qui retarde l'opérationnalisation continentale de l'AMA.

Une revue scientifique récente souligne que pour passer des pilotes régionaux à des effets équitables et durables à l'échelle continentale, il faut un engagement politique renforcé, un financement diversifié, une adoption accélérée des standards harmonisés — incluant la Loi-Modèle de l'UA — et une dépendance accrue aux résultats régionaux et continentaux. [DATA — Frontiers in Medicine, avril 2026]

Pour la CI : l'AMA n'est pas encore une machine pleinement opérationnelle qui résoudra tout automatiquement. C'est une fenêtre institutionnelle qui s'ouvre — et qui récompensera les pays qui s'engagent activement dans le processus de ratification et d'implémentation, plutôt que ceux qui attendent qu'elle soit achevée.

L'initiative pharma ancrée dans l'AfCFTA — les pays pilotes, et l'absence de la CI

L'Initiative Pharma ancrée dans l'AfCFTA, pilotée par la Commission Économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA), poursuit une approche en trois piliers : approvisionnement groupé géré des produits pharmaceutiques, facilitation de la production locale, et harmonisation durable de la réglementation, de la qualité et des standards. [DATA — UNECA, AfCFTA-anchored Pharma Initiative, page officielle]

Cette initiative a été lancée dans 10 pays pilotes : Seychelles, Madagascar, Comores, Maurice, Djibouti, Érythrée, Rwanda, Soudan, Kenya et Éthiopie.

La Côte d'Ivoire n'y figure pas. C'est le quatrième programme continental majeur documenté dans cette série — après AIM2030 (épisode 14), le hub ARNm de l'OMS (épisode 14), et implicitement le rythme d'adoption de l'AMA — où la CI n'apparaît pas dans la première vague de pays accompagnés. Ce n'est pas une fatalité. C'est un signal répété qui doit déclencher une action, pas une observation passive.

Le marché pharmaceutique africain — l'échelle de l'opportunité régionale

Le marché pharmaceutique africain est évalué à 29,3 milliards de dollars en 2025, et devrait atteindre 44,1 milliards de dollars d'ici 2032, à un taux de croissance annuel de 6,1 %. [DATA — Persistence Market Research, Africa Pharmaceuticals Market Forecast 2025-2032]

L'Égypte domine la part de marché avec environ 38 % en 2025. Les achats publics et appels d'offres directs représentent environ 48 % du revenu du marché africain, portés par les ministères de la santé et les programmes financés par le Fonds Mondial, GAVI et PEPFAR.

29,3 Mds$marché pharmaceutique africain en 2025
3 %de la demande pharmaceutique africaine couverte par le commerce intra-africain
31/55pays de l'UA ayant ratifié le traité AMA (déc. 2025)

Pour mesurer l'opportunité régionale : Aspen Pharmacare a noué un partenariat avec Novo Nordisk pour produire de l'insuline localement. D'ici 2026, Aspen aura vraisemblablement la capacité de fabriquer, pour le compte de Novo Nordisk, le volume d'insuline nécessaire pour couvrir les besoins de l'ensemble du continent, si la demande lui en est faite. [DATA — IFC, Answering Africa's Call for Private Investment in Pharma Manufacturing, juillet 2025]

C'est exactement l'échelle que le marché continental — pas seulement le marché national — rend possible. Un site CI bien positionné, certifié et intégré aux mécanismes de reconnaissance mutuelle de l'AMRH, ne vise pas seulement les 700 M€ du marché ivoirien. Il vise une part de marché ouest-africain qui dépasse plusieurs milliards d'euros.

Ce que le Nigeria fait — l'exemple le plus proche géographiquement

Au Nigeria, où l'industrie pharmaceutique est parmi les plus développées du continent, environ 70 % des produits médicaux sur le marché sont encore importés. Le Nigeria veut inverser cette tendance pour produire 70 % de ses besoins en approvisionnement médical d'ici cinq ans. [DATA — IFC, juillet 2025, citant l'Initiative Présidentielle Nigériane pour Débloquer la Chaîne de Valeur Pharmaceutique]

Le Nigeria part d'une situation proche de celle de la CI (70 % d'importations, contre 93 % pour la CI) — mais avec un objectif quantifié, un coordinateur national désigné, et un horizon de cinq ans. C'est exactement le niveau de précision opérationnelle que l'objectif ivoirien de "30 % de production locale d'ici 2030" doit atteindre pour devenir crédible aux yeux des institutions régionales et des investisseurs.

Ce que ça change concrètement pour la CI — trois actions immédiates

1 — Inscrire l'AIRP dans les réseaux AMRH dès maintenant. L'AMRH a déjà harmonisé cinq NMRA d'Afrique de l'Ouest. La CI doit vérifier sa position dans ce réseau et, si elle n'y est pas pleinement intégrée, en faire une priorité immédiate. C'est la voie la plus rapide vers la reconnaissance mutuelle avec le Ghana, le Nigeria et le Sénégal — sans attendre que l'AMA soit pleinement opérationnelle.

2 — Candidater explicitement aux prochains cycles de pays pilotes. L'Initiative Pharma ancrée dans l'AfCFTA, AIM2030, le hub ARNm de l'OMS — tous ces programmes ont des cycles d'extension. La CI doit mandater une équipe dédiée (AIRP + Ministère de la Santé + Ministère du Commerce) pour suivre activement ces opportunités et déposer des candidatures documentées.

3 — Préparer un narratif d'investissement régional, pas seulement national. Le cas Aspen-Novo Nordisk montre que les investisseurs internationaux pensent à l'échelle continentale. Un dossier de présentation pour attirer un CDMO ou un partenaire de transfert technologique doit explicitement positionner la CI comme plateforme d'accès au marché CEDEAO élargi via l'AMRH — pas seulement comme marché domestique de 700 M€. [BENCHMARK — Nigeria : objectif quantifié de 70% de production locale en 5 ans, coordinateur national dédié — Initiative Présidentielle, citée par IFC, juillet 2025]

Sources : Union Africaine, Accord portant création de la ZLECAf, 2018 · Tralac, African Continental Free Trade Area Legal Texts and Policy Documents, février 2026 · AfCFTA Secretariat / World Economic Forum, In Africa's free trade area, investment in pharmaceuticals means impact and profit, 2023 · UNECA, AfCFTA-anchored Pharma Initiative · Frontiers in Medicine, Pharmaceutical regulatory harmonization in Africa: a scoping review, avril 2026 (Niyibizi J et al., Front Med. 2026;13:1812798) · Persistence Market Research, Africa Pharmaceuticals Market Forecast 2025-2032 · IFC, Answering Africa's Call for Private Investment in Pharma Manufacturing, juillet 2025 · AUDA-NEPAD, déclaration G20 High-Level Meeting, avril 2025 · Épisodes 1, 2, 7, 9, 11, 14, 17 de cette série

Épisode 19 ↓

Les 5 molécules à cibler en priorité pour la CI d'ici 2030

Et la feuille de route en trois horizons — 2026, 2030, 2040. Dans 3 jours.

MD
Mohamed Diaby
Professionnel de l'Industrie Pharmaceutique · Auteur de la série PharmaCI
Prépa BCPST à l'INPHB (Yamoussoukro) · Ingénieur Biotechnologique en France · Formation de premier rang en Management Pharmaceutique (Grenoble École de Management). Travaille au sein d'un grand laboratoire pharmaceutique européen. Pont entre les standards de l'industrie pharmaceutique européenne et le marché ivoirien et ouest-africain. Toutes les données sont sourcées ou signalées comme projections. La santé ne supporte pas l'approximation.